
Pourquoi la France complota le renversement d'Aristide ?
By Haiti en marche
Nov 18, 2006, 09:37
PORT-AU-PRINCE, 11 Novembre - C'est une tout autre perspective des événements du 29 Février 2004 que l'on obtient en questionnant les milieux officiels à Paris.
Le 29 Février 2004 le président d'Haïti Jean-Bertrand Aristide était renversé brutalement du pouvoir par une coalition d'insurgés locaux et de grandes capitales étrangères (Washington, Paris et Ottawa).
Il est généralement admis que la France a joué un rôle d'avant garde. Les ambassadeurs français qui se sont succédé à Port-au-Prince pendant cette période l'ont ouvertement admis, sans aucun souci du devoir de réserve diplomatique.
Au fait, c'est exactement la mission qui leur a été confiée. La France veut que tout le monde sache que c'est elle qui a renversé Aristide. Pour quelle raison ?
Traître à la France...
Aristide a été traître à la France. Aristide a donné à la France qui lui avait sauvé la vie plus d'une fois, un coup de poignard dans le dos.
Voilà côté Paris, la version du coup du 29 Février 2004.
On nous explique. C'est le gouvernement français qui arracha les résultats de la présidentielle du 16 Décembre 1990 que les adversaires du petit prêtre de Saint Jean Bosco, forts de l'appui du gouvernement américain de Bush père, s'apprêtaient à contester.
C'est aussi, comme tous le savent, l'ambassadeur de France en personne qui, sous la mitraille des militaires putschistes du 29 Septembre 1991, alla dégager Aristide de sa résidence à Tabarre pour le conduire au palais national où celui-ci espérait pouvoir rallier ses partisans.
Auparavant, le président François Mitterrand reçut le président élu Aristide à l'Elysée alors que la capitale haïtienne bruissait déjà quotidiennement de rumeurs de coup d'Etat.
La première dame de France, Mme Danielle Mitterrand, assista en personne à l'investiture du nouveau président haïtien.
La France envoya des experts pour former le corps de sécurité rapprochée du président Aristide.
Et quand survint le coup d'Etat du 29 Septembre 1991, l'Ambassade de France s'ouvrit comme asile à tous les partisans du gouvernement renversé.
Surmontant la colère des parents de ses élèves (dont la majorité appartient à la grande bourgeoisie proche des auteurs du coup d'Etat), le lycée français de Port-au-Prince refusa de reprendre normalement ses cours.
Une " campagne tous azimuts et aveuglément méchante " ...
Le président exilé d'abord à Caracas (Venezuela), puis à Washington voyagea en France pour recevoir les encouragements chaleureux du président Mitterrand et de ses camarades socialistes. Malgré que c'était la cohabitation et Mitterrand flanqué d'un gouvernement de droite.
Bernard Kouchner suggéra une opération retour sous la protection des troupes françaises.
Costa Gavras de réaliser une suite à son célèbre film " Z " pour dénoncer la voyoucratie militaire de Port-au-Prince.
Voilà donc, et trois fois plus encore, ce que fit la France pour Aristide, vous rappelle-t-on dans certains milieux officiels à Paris.
Et qu'avons-nous obtenu en échange ? poursuivent-ils. Une " campagne tous azimuts et aveuglément méchante " au nom de la restitution de la dette de l'indépendance qui fut payée par son ancienne colonie à la France au 19e siècle.
A ce sujet, il existerait une importante correspondance entre Paris et Port-au-Prince pour essayer de résoudre la question autrement que sur la place publique.
D'autant que M. Aristide ne manquait toujours pas d'appuis en France. Y compris la veuve Danielle Mitterrand, Monseigneur François Gaillot et d'autres. La France reste le pays où la communauté haïtienne est la plus enracinée dans la population locale.
L'ambassadeur de France à Port-au-Prince aurait tout tenté pour entamer des négociations, pourvu que le président Aristide acceptât de mettre fin à la campagne ouverte (spots radio-télévisés, banderoles et graffiti sur les murs)... Mais rien n'y fit. Dès lors tout va se jouer.
La " raison d'Etat "...
Alors qu'en Haïti la crise politique fait rage, et que la campagne " restitution, réparation " constitue localement un simple fait divers, en France on l'interprète au contraire comme une menace à la sécurité nationale. La " raison d'Etat ", chère à la France de Richelieu, prend alors le dessus.
En un mot, il importe d'utiliser les grands moyens. C'est la guerre !
Selon nos interlocuteurs, tous les ministères, tous les organismes et services, gouvernementaux ou autonomes, officiels et officieux, en métropole comme dans les départements d'outre mer, bref c'est toute la France qui fut mise à contribution et se mobilisa pour arrêter " l'imposteur ".
En Haïti, il ne fut pas difficile de faire alliance avec l'opposition jusque-là engagée dans une guerre ouverte avec Aristide, avec l'appui de certaines officines pro-Républicaines de Washington, mais restant dépourvue de toute ressource personnelle.
C'est à cela que la France s'appliquera à remédier.
Donc Acte 1) Une aide substantielle est apportée à différents secteurs de cette opposition. En même temps qu'une reconnaissance officielle, via les activités à l'Ambassade de France dans la capitale haïtienne. Donner à l'opposition haïtienne pignon sur rue. Ce dont les ambassadeurs de France n'hésitent pas à se féliciter publiquement. Afin que nul n'en ignore... Comme si le message ne devait pas seulement s'adresser à Haïti, mais à tout autre qui s'aviserait de commettre une " trahison " similaire.
" Donnez nous les médias ! "...
Deux noms reviennent dans la conversation : l'ex-commissaire de police Guy Philippe, qui joua le rôle de chef de l'armée insurrectionnelle.
Le second personnage clé s'appelle Winter Etienne. Un leader des Gonaïves.
Gonaïves n'a pas été choisie par hasard. On l'appelle la cité de l'indépendance. Dessalines y proclama l'indépendance d'Haïti le 1er Janvier 1804. C'est le symbole idéal. Libérer Haïti d'Aristide l'année même du bicentenaire de l'indépendance : 1804-2004.
Acte 2) Monsieur Winter Etienne, que vous faut-il pour le triomphe du mouvement ?
Winter Etienne aurait répondu : " Donnez nous les médias ! "
Cela comprend un groupe de médias très influents dans la capitale haïtienne. Mais surtout les chaînes françaises internationales TV5 et RFI (radio).
Ce ne sont pas tant les troupes de Guy Philippe qui décideront en effet de l'issue de la bataille politique que la campagne, le " blitzkrieg " médiatique auquel même la presse privée française participa (exemple, Le Monde).
Le dénouement survint le 29 Février 2004. Un commando militaire américain investit la résidence du président Aristide à Tabarre, banlieue de la capitale, et l'embarqua pour un nouvel exil. Aristide vit aujourd'hui en Afrique du Sud.
La France s'estime amplement satisfaite...
En Haïti, on penche à croire que les Etats-Unis ont volé à la France le fruit de la victoire. En effet, c'est l'Ambassadeur des Etats-Unis qui procéda à l'intronisation du successeur par intérim, le président de la Cour de cassation, Boniface Alexandre, dans la nuit même du 29 Février au 1er Mars 2004.
Puis coup de théâtre : le maintien à son poste du Premier ministre Yvon Neptune, jusqu'à l'installation d'un successeur venu directement des Etats-Unis, l'ex-fonctionnaire de l'ONU, Gérard Latortue.
Washington a-t-il coupé l'herbe sous le pied à la France ?
Lorsque René Préval déclara sa candidature à la présidence, les mêmes médias français se déchaînèrent contre lui. Paris sembla lui préférer Guy Philippe ou Charles Henry Baker. Puis finalement Leslie Manigat.
C'est Préval, ancien compagnon d'Aristide, qui remporta les présidentielles du 7 Février 2006. Mais à la tête de son propre parti, l'Espoir.
Frustrée la France ? Pas du tout, s'écrient nos interlocuteurs.
Haïti est la chasse gardée de l'oncle Sam. Personne ne le conteste. Et la France n'a pas d'intérêts vitaux en Haïti pour devoir se colleter avec les Etats-Unis.
En un mot, la France s'estime amplement satisfaite de s'être débarrassée d'Aristide, " le traître. "
Haïti en Marche, 11 Novembre 2006
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